Je ne suis pas un psychologue, si bien qu’avant de m’adresser à vous, une petite mise au point s’impose. Je dirai pour ma défense que vous avez si bien su ces dernières années attirer les regards sur vous que des profanes se tournent aujourd’hui vers vous. Vous avez tiré de si nombreux feux d’artifice dans votre jardin que vous ne serez pas étonné du fait que des étrangers aient pu regarder par-dessus le mur.

Avant la venue du docteur Freud vous avez œuvré pendant si longtemps dans une paisible solitude voire dans un désert que cette atteinte à votre vie privée doit toutefois vous sembler une bien étrange et perturbante expérience. Si j’en crois mon parcours d’artiste, je peux vous assurer que vous vous en accommoderez assez vite, à la manière des artistes qui ont toujours été follement attirés par le monde extérieur, mais ne sont pas non plus, pour une grande part d’entre eux, opposés à ce qu’on s’invite dans leurs ateliers. Et enfin soyons honnête, les psychologues sont les plus récents empêcheurs de tourner en rond et menacent de ne pas être les moins importuns.

C’est la raison pour laquelle je crois qu’il serait heureux si nous pouvions nous entendre sur des modalités qui feraient en sorte que vous seriez non seulement admis dans nos ateliers mais les bienvenus dans ceux-ci. Ces modalités sont si simples qu’elles se résument en une seule clause, à savoir qu’avant que vous nous expliquiez le pourquoi et le comment de notre travail, nous pensons que nous devrions d’abord comprendre pour notre gouverne ce pourquoi et ce comment. Je sais à quel point les médecins sont impatients d’aider lorsque des symptômes se manifestent, mais ils peuvent généralement faire une concession à la nature humaine. Si après cela vous pouvez nous montrer à quel point la conception que nous avons de notre propre activité est erronée, que nous l’avons inconsciemment rationalisée et par le fait même avons déguisé sa véritable signification, c’est en toute humilité que nous vous écouterons.
Ce que j’ai à vous présenter ce soir est plutôt complexe. Je commencerai d’abord par résumer brièvement mes principales idées.
  1. Les mots « art » et « artiste » sont en apparence assez simples mais ils n’ont pas hélas d’usage bien défini. Les artistes sont un groupe de personnes aux tempéraments très différents, habités de motivations les plus diverses, et ils expérimentent alternativement des états psychiques parmi les plus opposés.
  2. Je crois que ce qu’on appelle « art » comporte deux types d’aspirations et d’activités, et que le mot « artiste », lui, distingue deux groupes de personnes. L’un de ces groupes d’artistes vise essentiellement à se créer un monde imaginaire dans lequel il réalise ses désirs. L’autre groupe s’intéresse à la contemplation de l’aspect formel des choses. Je crois que cette dernière activité est plus éloignée de la vie instinctive que tout autre activité humaine connue; qu’elle se trouve à cet égard sur le même plan que la science. Je considère l’activité du second groupe comme l’activité esthétique par excellence. J’admets que, dans une certaine mesure, ces deux types d’objectifs peuvent apparaître dans une œuvre d’art donnée, mais je pense qu’ils sont fondamentalement différents, sinon dans leurs origines, du moins dans leurs fonctions.







 
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